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Histoire de l’éducation populaire


Comment organiser une conférence populaire ; aux origines d’un savoir-faire


Outil familier de l’éducation populaire, la conférence ne s’improvise pas. Elle suppose au contraire la maîtrise d’un savoir-faire, dont l’essentiel a été codifié dans les années 1900. Avant de replonger dans les archives de la Seine-Saint-Denis, la lecture d’un petit « Guide pratique » publié à l’époque invite à l’interlude. Elle permet de suivre l’archéologie de ce savoir-faire.



À la mémoire de Françoise Tétard

Parmi les outils familiers de l’éducation populaire, se trouve, et de longue date, la « conférence populaire ». Qu’elle se destine à divertir, à enseigner ou à interpeller, cette prise de parole réclame, sans le dire, des savoir-faire qui doivent savoir se faire oublier : choisir un thème, le faire connaître, en préparer la « mise en mots », tenir un discours public, le faire tenir debout, poser sa voix, la faire porter, retenir l’attention de l’assistance, maîtriser des ressources annexes comme l’image, etc. Sans doute, à ceux qui en ont l’usage, ces choses vont-elles de soi. Ou à peu près. Il a bien fallu, pourtant, que s’invente cet outil particulier, qu’on en codifie les usages et les principes. C’était aux alentours de 1900.

Retrouver la naissance des « conférences populaires » autorise alors de questionner ce qui d’ordinaire tombe sous le sens, de faire surgir aussi les présupposés que cet acte ordinaire charrie encore sous des apparences de neutralité.

Dans les années 1900, devant l’essor spectaculaire des conférences populaires auquel les républicains se montraient très attachés, devant la gaucherie aussi de nombreux conférenciers qui paraissaient oublier que la conférence doit « s’adresser à l’auditoire », certains, issus le plus souvent du monde de l’enseignement primaire, se sont efforcés d’en régler la pratique, de fournir à tous les ficelles rudimentaires pour en faciliter l’usage à travers le pays. Publié en 1905, le Guide pratique à l’usage des conférenciers populaires, rédigé par Henri Gilbault, inspecteur d’académie dans l’Aude, a longtemps fait office de manuel de référence en la matière. Il conserve, à sa façon, la trace des origines oubliées d’un outil de l’éducation populaire.

Principe n° 1
« La conférence doit permettre au conférencier d’aller au peuple ».

Voilà le principe général des conférences. Pour « captiver » les milieux populaires et en conserver l’attention, il convient d’éviter les sujets « pompeux » ou « abstraits », et de veiller à accompagner le « discours » d’une série de distractions visuelles ou sonores. « Ce ne sont pas des conférences débitées du haut d’une chaire que nous devons aller porter au peuple, précise Gilbault, il faut que nous allions parler franchement, avec bonhomie, il faut que nous allions faire des “causeries” ». En ce sens, le choix du thème se révèle important. La conférence doit « parler » au peuple ; elle doit « permettre aux plus illettrés de s’intéresser aux questions d’ordre intellectuel et d’introduire des lumières dans les esprits les moins cultivés ». Ici se dessine, en ses origines, l’ambition proprement républicaine des conférences populaires : « Il faut donner au peuple des idées générales et généreuses, former l’Idéal moderne et humain qui doit remplacer les anciennes formes de penser et de croire ». À cet effet, seront privilégiés les « sujets d’actualité », dont le traitement permet à chacun de s’approprier « toutes les questions prêtant à discussion et dans l’étude desquelles il y a tout intérêt à introduire les clartés de l’esprit critique ». S’agissant des distractions, qu’il s’agisse des chœurs exécutés par les enfants de l’école, d’un morceau de musique écouté au phonographe ou des « vues » projetées au mur, dont le succès est alors considérable, elles ont pour but d’introduire de la variété, de parler au sens et d’« alimenter la curiosité toujours en éveil du public ». Le savoir-faire que réclame la conférence populaire s’alimente ainsi des positions des pédagogues de la République, qui, sur les bancs des écoles, ménagent alors une place à la pédagogie des sens, à l’enseignement « par l’aspect » et au sens pratique des enfants.

Principe n° 2 _ « Il est bon de construire la conférence elle-même »

Une fois le thème arrêté, précise Gilbault, il est « bon de construire la conférence elle-même », d’« étudier sérieusement la question à traiter, de l’examiner sous toutes ses formes ». La lecture attentive des ouvrages qui s’y rapportent, la prise de notes « méthodique » permet de façonner le nécessaire canevas des connaissances. Il faut ensuite les hiérarchiser, placer au début les enjeux les plus immédiatement identifiables par l’auditoire populaire, ceux, autrement dit, qui forment déjà le bruit de fond de l’espace public, puis glisser vers les savoirs et les critiques plus spécialisés. Le discours lui-même doit être émaillé d’anecdotes saisissantes, destinées à fixer une idée et sa logique dans une image parlante. Les conceptions qu’on se faisait alors de la mémoire et de ses ressorts affectifs pèsent sur cette technique du discours fait au peuple. La construction de la conférence ne se borne pas là. Elle doit prendre en compte la « propagande », la façon d’en faire connaître l’existence, d’attirer l’attention. Le début du xxe siècle, on le sait, est l’héritier du long affaissement des procédures sonores de la circulation des informations publiques, des cloches aux crieurs et aux tambours de rue. En 1900, c’est l’affiche qui prime en la matière. Les conférenciers d’alors l’ont bien compris. L’habitude se prend, quelques jours avant la conférence, d’apposer sur la porte de l’école, là où les conférences se tiennent le plus souvent, des « affiches rouge vif » annonçant le sujet, le nom du conférencier et la date de la conférence. À cet effet, certains instituteurs, avec l’aide de la Ligue de l’enseignement, ont l’idée de faire imprimer des « affiches passe-partout » qu’il ne reste plus qu’à compléter. « Il suffira de remplir les parties pointillées de l’affiche avec une grosse écriture faite en se servant comme plume d’un bâton de bois d’un centimètre au moins de largeur et taillé en lame plate ». Des notes sont aussi publiées dans les journaux, et des invitations-programmes envoyés pour prévenir le public. Lors de la conférence, des programmes confectionnés à l’avance sont aussi distribués par les enfants. Mais la préparation, bien sûr, n’est pas tout.

Principe n° 3
« Il faut que le conférencier ne soit pas un prétentieux »

Si la conférence ne peut s’improviser, il ne peut être question, moins encore, de s’improviser conférencier. Les qualités de ce dernier s’attirent les conseils les plus tranchés. En tête, dépositaire d’un savoir-faire alors profondément distinctif, vient la capacité à parler publiquement. Les exemples s’amoncellent en ces années de conférences ratées, où les auditeurs ne parviennent à capter que quelques bribes d’un discours vaguement bredouillés, où certains, pire encore, en viennent à chahuter l’orateur visiblement peu à son aise. « Il faut qu’ils aient l’habitude de parler en public, distinctement, en articulant exactement de façon à être compris de tout l’auditoire, il faut que leur voix soit bien timbrée et qu’ils n’aient pas peur de se fatiguer en parlant fort ». Mais plus encore que les façons de dire, ce sont les manières d’être qui suscitent la vigilance. La modestie, la simplicité, l’impression d’humilité se conjuguent pour désigner le bon conférencier. Il faut que ce dernier « ne soit pas un prétentieux », qu’il renonce aux allures cérémonieuses, à l’éloquence des tribunes politiques et à l’ostentation de la docte parole ; il faut « qu’il vienne parler librement, familièrement en essayant par sa bonne grâce de captiver la sympathie de son auditoire ». Les « véritables conférenciers populaires », en conclut le manuel de Gilbault, sont les instituteurs et les institutrices. « L’habitude qu’ils ont de parler aux enfants du peuple leur donne le ton qu’il faut employer pour parler au peuple ».

Principe n° 4
« La conférence sera dite et non lue »

Au ton et à l’allure s’ajoute encore le souci d’intelligibilité. « Combien de nos conférences ne sont pas comprises et lassent, combien détournent même de nos soirées parce qu’elles sont trop savantes, trop genre Bodinière ? » Il faut que les conférenciers « soient simples et cherchent à faire simple », qu’ils s’efforcent de mettre ce qu’ils disent « bien à la portée de son auditoire ». « Les termes seront simples, les idées exprimées simplement ». Il n’échappe toutefois à personne que la « banalité et le terre-à-terre » écornent la crédibilité de l’orateur. « À dire les choses trop savamment on risque de n’intéresser personne, à les dire d’un point de vue trop bas on risque de paraître trop peu savant ». La recette est simple alors : au public populaire, il faut « parler de ce dont il a déjà entendu parler à l’école primaire, le prendre où l’a laissé l’instituteur et le mener plus loin, sinon sa mémoire ne retiendra rien ». L’auditoire, autrement dit, « s’intéressera d’autant plus qu’il comprendra mieux ». Le langage accessible, la parole soucieuse de se faire comprendre autorisent ainsi d’exposer des « idées élevées ». L’exigence trouve son prolongement dans la manière de prononcer la conférence. Celle-ci, insiste Gilbault, doit être dite et non lue, « afin d’être assez vivante pour entraîner l’auditoire ». L’habitude prise par certains conférenciers de rédiger en entier leur conférence puis de l’apprendre par cœur s’attire, en ces années, l’unanime réprobation. Car « l’effort de mémoire que fait l’orateur pour se rappeler les termes exacts qu’il doit employer est presque toujours senti par l’auditoire ; le ton est moins naturel et de plus une défaillance de mémoire peut mettre celui qui parle en mauvaise posture ». L’improvisation et la liberté de la parole, conformes à l’idée qu’on se fait alors du franc-parler populaire, sont vivement célébrées. Elles autorisent la « vivacité du débit, la chaleur de l’expression et l’abondance des explications ». « Un très beau discours lu produit beaucoup moins d’action qu’un médiocre discours parlé ». Le conférencier, par conséquent, jettera sur le papier un « plan détaillé » et réfléchira « plusieurs fois à l’avance » à ce qu’il veut dire. La durée de la conférence participe de cette même stratégie. « Il y a intérêt à ce qu’elle ne dépasse pas ¾ d’heures à 55 minutes, de façon que l’auditoire ne soit pas fatigué ». Mais la prise en compte des modes d’attention n’est pas tout. Trop courte, la conférence donne l’impression que le conférencier a été trop court ou qu’il en savait trop peu.

Principe n° 5
« Il faut que l’auditoire se retire toujours avec la certitude d’avoir appris quelque chose »

Prononcer la conférence ne suffit pas. Il convient, enfin, de s’assurer qu’elle porte bel et bien ses fruits. Le public populaire doit en sortir avec le sentiment d’être plus éclairé, d’avoir appris quelque chose ; il doit pouvoir réinvestir ce qu’il a appris dans le cours des conversations ordinaires. « Cette sensation le poussera à revenir à la prochaine causerie ». Aussi conseille-t-on aux conférenciers de veiller à enraciner leur propos dans les esprits. « Il est bon, explique Gilbault, de remettre aux auditeurs, à la fin de la causerie, un résumé de ce qui a été dit, de façon qu’ils puissent penser par la suite au sujet qui a été développé devant eux. Il reste ainsi un souvenir plus durable de la conférence ». C’est à cet effet que s’impose, vers 1895 à peu près, l’habitude de recourir à la projection d’images. On soupçonne alors un lien obscur et privilégié entre le regard et l’apprentissage. Les images, estiment alors les artisans de l’éducation populaire, ont l’avantage de capter l’attention du public plus sûrement que la parole et celui, aussi, de fixer les idées plus durablement dans les esprits. L’usage de ces « vues fixes » (illustrations, photographies, etc.) termine l’apprentissage de la conférence populaire. Elles ne sont pas là pour en illustrer le thème. Il convient, lit-on alors, qu’elles viennent « distraire » le public à l’issue de la causerie. Elles sont projetées en petit nombre et présentées par « une autre personne » que le conférencier. « Il faut se garder de projeter toutes les vues en une seule fois, il vaut mieux laisser chaque cliché pendant quelque temps devant les yeux du public ». Il faut alors appeler son attention sur les caractères dignes d’intérêt et lui laisser le temps de « comprendre les explications ». Cette étape de la conférence dure une quinzaine de minutes en tout. À l’éveil des esprits populaires, elle ajoute ainsi la formation du regard.

Le pouvoir des mots

Au total, on le comprend, les « conférences populaires », telles qu’elles ont pris vie au tournant des XIXe et XXe siècles, insérées dans l’édifice de l’éducation populaire qui s’élaborait alors, forment l’incarnation de l’idéal républicain. Portées avant tout par l’initiative des instituteurs, et marquées par le souci d’« aller au peuple », elles visent, par la mise en circulation d’une parole publique, à éclairer le peuple et à former, fidèles aux visées de l’individualisme républicain, des citoyens capables de se déterminer et de se gouverner par eux-mêmes. Difficile d’ignorer, pourtant, combien les conférences ainsi conçues, relèvent pour beaucoup de l’exercice du « langage autorisé » : ceux qui savent ont légitimité à parler publiquement ; ceux qui ne savent pas viennent apprendre. Ces conférences, autrement dit, dont les accents nous demeurent encore largement familiers, n’avaient pas vocation en ces années à favoriser la prise de parole populaire.

Pour aller plus loin

Les citations qui figurent dans cet article sont toutes tirées de :

– Henri Gilbault, Conférences populaires. Guide pratique à l’usage des conférenciers populaires. Avec une lettre-préface de M. Édouard Petit, Paris, Bibliothèque d’éducation, 1905.

Pour une analyse toujours utile des enjeux de pouvoir que recèle la parole publique et plus largement les « échanges linguistiques »  :

– Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001. Notamment : « La production et la reproduction de la langue légitime » (p. 67-98), et « Le langage autorisé : les conditions sociales de l’efficacité du discours rituel » (p. 159-173).












Auteur(s)



Christophe GRANGER 

Enseignant-chercheur, membre du Centre d’Histoire du 20e siècle, termine une thèse à l’Université Paris 1 sur la formation sociale du temps des vacances entre 1880 et 1980, a animé plusieurs séminaires et ateliers de recherche, dont un sur "Les loisirs au 20e siècle", a enseigné l’histoire et les sciences sociales aux universités de Paris 1, Le Mans, Paris 8 (cours sur "La reconquête éducative du temps des vacances, 1880-1970") et Mannheim (Allemagne) ; membre du comité de rédaction de la revue Agora. Débat/Jeunesse ; a publié plusieurs articles sur ces questions, dont "Ecole républicaine et vacances scolaires en 1900", publié dans Cahiers d’histoire n°3, décembre 2007. A aussi publié "Les corps d’été, naissance d’une variation saisonnière", Autrement, 2009.

Cette rubrique a été construite avec Françoise Tetard, ingénieure au CNRS, Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle, historienne des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, dès le départ très intéressée par cette volonté du Conseil général de la Seine-Saint-Denis de travailler l’éducation populaire dans une approche territoriale. Une première pour une collectivité territoriale nous disait Françoise qui en a assuré le suivi jusqu’à son décès en septembre 2010, suivi qu’elle assurait avec Jean Bourrieau, chargé de mission éducation populaire au Conseil général de la Seine-Saint-Denis.


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