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Histoire de l’éducation populaire


Initiales UP (2/2) : Les Universités populaires de Seine-Saint-Denis en 1900.


Reprenons le chemin des « UP » qui maillaient le territoire de l’actuelle Seine-Saint-Denis vers 1900. Elles étaient neuf, on l’a vu, enracinées dans le tissu des réseaux associatifs et militants locaux. Il faut à présent tâcher de ranimer les activités, les apprentissages et les espoirs dont elles étaient alors habitées.



Que peut-on savoir de la vie qui s’organisait dans les UP de l’actuelle Seine-Saint-Denis ? Quelles activités les adhérents venaient-ils y trouver ? Quelle expérience s’en sont-ils forgés ? Et d’abord : comment s’y prenaient les animateurs de ces petits laboratoires d’éducation populaire grandeur nature ? Où trouvaient-ils les savoir-faire qu’ils ont ainsi mis en œuvre pour les faire vivre ?

Conférences à tous les étages

L’ouverture des UP, et la petite cérémonie dont elle s’accompagne, fournissent déjà de précieuses informations. Préparée des semaines durant, puis annoncée dans les feuilles influentes de la presse locale ou militante, c’est là un moment d’importance, qui installe pour de bon l’UP dans le paysage de la vie locale. Le plus souvent, il prend la forme d’une festive séance inaugurale, à l’occasion de laquelle l’UP fait salle comble. La présence de sommités locales, le maire, parfois le député, les instituteurs et les professeurs de collège, et plus largement de personnalités réputées, se charge de marquer les esprits. À Montreuil, l’inauguration de l’UP, le 7 janvier 1900, a le lustre des célébrations officielles : elle est assurée en grande pompe, rue des Écoles, par un écrivain socialiste et un universitaire dreyfusard : Anatole France, côté pile, membre de l’Académie française ; Gabriel Séailles, côté face, maître de la philosophie fin-de-siècle. De quoi assurer, et pour longtemps, la réputation de l’UP locale.

Carte de membre adhérent, 1922 © AM Pantin

Mais bien sûr, l’essentiel de ce qui fait l’action des UP est ailleurs. Du côté des « conférences populaires ». Ce sont elles qui incarnent le mieux le rêve d’éducation populaire et la collaboration du peuple et des intellectuels. Elles, surtout, qui, à peu près partout, tiennent le haut des programmes. Contre l’obsession des examens et des diplômes qui selon « ceux des UP » gangrène l’école, elles incarnent une conception particulière du savoir et des formes de sa circulation ; une conception encyclopédique disons, suivant laquelle, est-il souvent répété en ces lieux, « l’homme conscient est celui qui a des clartés de tout ». Certains programmes de conférences sont ainsi très structurés. Celui de Montreuil, inspiré du positivisme de Comte, et hérité, répétons-le, du principe des lectures mutuelles, suit une gradation précise des thèmes, qui se déploie alors sur plusieurs mois. En voici le déroulé exact :

« Idées philosophiques générales sur l’Univers
L’Astronomie ; les astres, leur composition
Loi de gravitation universelle
Refroidissement de la Terre ; les minéraux, les végétaux
Apparition de la vie animée sur la Terre
Transformation et évolution des êtres vivants
La vie primitive de l’humanité
Les documents préhistoriques, antiquité de l’homme
Commencements de la société humaine
Origine de la civilisation
Histoire ancienne : les Égyptiens, les Grecs, les Romains
Les races humaines civilisées
Histoire moderne
Le présent et l’humanité
L’avenir des sociétés humaines. »

Programme repris, dans son esprit du moins, par la très influente Coopération des Idées de Deherme, qui, elle, se faisait fort d’étudier «  toutes les branches générales du savoir physique, biologique et sociologique : astronomie, cosmologie, géographie ; anthropologie, ethnologie, physiologie, hygiène ; psychiatrie, psychologie ; linguistique, logique, esthétique, démographie, droit, économie politique, pédagogie, philosophie de l’histoire, criminologie, philosophie, éthique, etc. »

Pour autant, il faut se garder de prêter une telle démarche à toutes les UP. Le plus souvent, la programmation n’a rien de si ordonné. Rien, non plus, de si cohérent. Elle mise sur une suite de conférences sans lien précis entre elles, enfilées, de semaine en semaine, au seul gré de l’« offre » des conférenciers disponibles, empressée au début et puis assez vite tarie. Le secrétaire de chaque UP tient ici un rôle décisif. Son insistance à mobiliser ses réseaux de connaissance et d’amitié, mais aussi l’inventivité avec laquelle il parvient à arranger des « échanges » de conférenciers avec d’autres UP du coin : voilà, au fond, ce qui organise la programmation. Les conférenciers, eux, toujours bénévoles, sont pour l’essentiel des intellectuels patentés, sommités des arts, des sciences ou de la pensée, mais aussi des médecins et des avocats, des militants et des militantes, ou bien tout simplement d’illustres inconnus soucieux de partager le fruit de leurs trouvailles. Au départ, jamais d’ouvriers. Quelques employés, parfois. Au total, l’impression qui domine l’univers de nos UP est alors celle d’un fourmillement de savoirs en tout genre : conférences à tous les étages. Tout y passe. Un agrégé de l’Université parle de la mendicité des enfants. Un professeur, de la « vie communale ». Un autre, de la « Structure sociale de la Russie » ou du « Calcul des probabilités ». Puis viennent des conférences de droit, d’hygiène et de médecine. Les programmes dont il subsiste une trace confirment cet éclectisme. Voici, par exemple, ce qui se trouvait au menu des UP respectives du Pré-Saint-Gervais et des Lilas dans les premières semaines de l’année 1904 :

Direction les Lilas, d’abord. À ce moment précis, le Progrès social est déjà bien implanté dans le paysage local de l’éducation populaire. Ici, les conférences ont lieu dans le petit local attenant à la salle des fêtes municipale. Le rythme est d’une soirée par semaine, et d’une conférence par soirée. Le jeudi. Le thème est placardé à la mairie, et soigneusement annoncé dans les pages de la Banlieue socialiste et dans celles, plus spécialisées, du Bulletin des Universités populaires. Les conférences ici sont assez utilitaires. Celle du 14 janvier est exemplaire. C’est monsieur Fuchs qui s’y colle. Il est dentiste et assure par ailleurs une consultation dentaire pour les travailleurs des Lilas. Ce soir-là, il vient présenter les menaces microbiennes, l’origine des douleurs de bouche et les rudiments d’hygiène nécessaires à la famille ; ceux-là mêmes qui, en principe, font alors les beaux jours des écoles primaires. Son exposé est accompagné de projections lumineuses, qui font voir des figures anatomiques, dont le réalisme saisit l’assistance. L’auditoire justement ? Probablement une trentaine de personnes. Les conférences n’attirent jamais plus de la moitié des adhérents. Mais pour être honnête, on est ici réduit aux hypothèses. Sans doute s’agit-il d’habitués. Les mêmes qui, la semaine passée, un autre jeudi soir, étaient venus écouter une conférence de droit commercial.

La Gervaisienne suit une recette comparable. Ici aussi, c’est le jeudi qu’ont lieu les conférences. Ici aussi, elles se tiennent dans un salon annexe de la salle des fêtes municipale. Du moins l’hiver. À la belle saison, le préau de l’école fait l’affaire. Mais les conférences proposées ont, ici, un tour davantage politique. Certaines, d’inspiration libertaires, se montrent ouvertement critiques, et s’en prennent aux institutions de l’« ordre bourgeois ». C’est là aussi que les idées féministes trouvent un terreau favorable. L’UP du Pré invite ainsi Caroline Kauffermann, socialiste, militante féministe radicale, proche de Madeleine Pelletier, apôtre déclarée du vote des femmes, et future rédactrice de Combat féministe. Quelques semaines plus tôt, elle intervenait à La Clairière, l’UP de Saint-Denis. Sa conférence porte un titre évocateur : « Les défauts féminins ». Et si, malheureusement, il ne reste aucune trace de son discours, on en devine sans mal la tonalité, féministe et suffragiste.

Université Populaire de Pantin ; février 1922

Bref, si on ne peut pas parler d’un style propre aux UP de la banlieue dionysienne, il faut bien reconnaître qu’elles misent sur l’éclectisme, et l’éducation « pratique ». On est loin des thèmes anarchisants et des empoignades idéologiques que Paul Bourget met en scène dans son roman L’Étape (1902). Et voilà bien déjà de quoi désarçonner ceux qui, à un siècle de distance, ont pris pour habitude de réduire les UP d’alors à un laboratoire du militantisme idéologique, qu’il soit anarchiste, intellectuel ou socialiste.

Et ce d’autant que, à partir de 1902, le déclin rapide des conférences, désertées par les ouvriers, dont elles ne parviennent pas à rompre la passivité, mais aussi vertement critiquées pour leur caractère trop magistral, poussent les UP à revoir leur copie. Assez vite, elles misent davantage sur des « causeries » qui, afin de « concerner » plus directement les travailleurs, visent à évoquer collectivement la situation sociale, ou à discuter de la vie quotidienne, en écoutant des boulangers, des ouvriers du livre, etc. parler de leur métier ou livrer leurs observations sur les dernières grèves. Les cours techniques se multiplient aussi, à la manière de ceux que dispensent les sociétés philotechniques* : cours gratuits de sténographie, de mécanique, de couture, de russe, d’anglais. Et d’autres de mandoline, de diction ou de chant dans une chorale. Mais surtout, l’éducation populaire que développent les UP prend un tour plus « récréatif ». Elles s’avisent en effet de favoriser, de développer et d’entretenir une véritable sociabilité populaire, où priment les fêtes, les excursions, le cinéma ou les sports.

Les soirées, les sorties et les sports

Si les conférences peinent à s’attirer les passions, les activités récréatives, elles, font très régulièrement le plein. Au grand dam des intellectuels parisiens, qui n’y voient là qu’un dévoiement de la vocation éducative. Guieysse, incisif gardien du temple, condamne : « Va-t-on créer des beuglants socialistes ? » Bien sûr, on est loin ici de l’orthodoxie intellectuelle de l’éducation populaire. Pourtant, les fêtes, les bals, les sauteries et les banquets ne sont pas pur divertissement. Ils expriment et consolident, tout à la fois, l’appartenance au petit monde de l’UP locale. Au Pré-Saint-Gervais, le bal est mensuel ; il fournit l’occasion de se réunir, de se rencontrer, d’échanger, d’inventer, autrement dit, une forme de sociabilité et de fraternité dont les contours ne sont pas dictés par les découpes économiques ou politiques. Et on danse aussi, au son de l’orchestre de l’UP. La Valse des upéistes, composées par Duplant, professeur de violon, est de la partie.

Mais de ce point de vue, ce sont les soirées récréatives ou les matinées littéraires qui disent sans doute le plus nettement ce qu’est l’éducation populaire des UP. Régulièrement, on se retrouve en famille pour assister à une pièce de théâtre ou pour écouter une lecture. Et l’important est là : celui qui monte sur scène est une connaissance, un camarade de travail ou encore un voisin de quartier. Le spectacle se fait éducatif : non seulement parce qu’il autorise de se familiariser avec un répertoire où entrent alors Molière, Racine, Hugo, Labiche ou Courteline, aussi bien que des pièces spécialement composées pour l’UP ; mais aussi, et surtout, parce que l’adhérent ne vient pas subir un spectacle, il y participe, se fait acteur, se reconnaît dans la petite troupe, cultive un monde d’action possible. Les excursions éducatives en constituent le complément direct. Il s’agit de visites d’usines, proches le plus souvent, de promenades botaniques, historiques ou géologiques, et parfois de déplacements plus lointains. Une « caisse de voyage », à laquelle chacun cotise chaque semaine, en autorise le financement. C’est le cas aux Lilas, en 1904, lorsque Le Progrès Social met sur pied une excursion en Belgique.

C’est de cet esprit-là, qu’on aurait tort de reléguer trop vite dans le giron des consommations de loisir, qu’est faite l’impressionnante nébuleuse d’activités qui fleurissent en ces années dans les UP. La Gervaisienne est, de loin, celle qui en propose la gamme la plus large. On vient y apprendre à coudre et à couper les vêtements, à chanter dans la chorale ou à acquérir les bases d’une bonne diction. La mixité des groupes, inscrite au fronton de l’UP, enveloppe toutes ces activités d’un tour éducatif supplémentaire. Mais surtout, l’UP met sur pied un important ensemble d’activités sportives, à l’heure où l’éducation par les sports émerge à peine. Au programme : escrime, bâton et boxe française. Puis assez vite, en 1907, l’UP se dote d’une Union sportive, confié à Evrard, secrétaire de la Gervaisienne. Elle propose alors de pratiquer le cyclisme, la natation, la course à pied et même, « sur un terrain de pâturage » gracieusement prêté, le football. De ces pratiques sportives, destinées aux jeunes surtout, les hommes des UP font le socle d’un rapprochement entre les classes sociales : à travers la rencontre de l’autre, la découverte d’autres milieux et d’autres genres de vie, c’est à l’affaiblissement des clivages sociaux qu’elles estiment œuvrer.

Ce projet d’une société réformée par l’éducation populaire, les UP le poussent plus loin encore : elles s’avisent de réformer les comportements populaires, en développant en particulier une « éducation morale » de la famille, où entrent à la fois l’éloge de la femme au foyer et les rudiments d’éducation sexuelle.

L’enfant, la ménagère et l’éducation sexuelle

Pour « éduquer le peuple », l’action des UP n’ignore ni l’enfant ni la mère ni le foyer. Les enfants, il s’agit avant tout de les soustraire aux mauvaises influences. Ce qui veut dire, en ces années, non seulement celles de la rue, où les microbes et les fréquentations douteuses les menacent, mais aussi et peut-être surtout celles de l’église catholique alors lancée dans une reconquête des enfants de la République qui la porte à développer, de son côté, des œuvres d’« après l’école ». Malgré ses airs rebattus, la formule des UP est novatrice. Des patronages sont mis sur pieds. Mais, inspirés des développements de la psychologie de l’enfant qu’échafaude alors Alfred Binet, ils assurent surtout le relais des méthodes d’éducation d’avant-garde. Et notamment celles, toutes proches, de l’éducation intégrale développée à La Ruche, ou au sein de L’Avenir Social que Madeleine Vernet, militante libertaire, anime à Neuilly-Plaisance**. Ici, la coéducation est de rigueur. En 1904, le patronage que fait vivre l’UP de Saint-Ouen, Sciences et Travaux, en fait un principe intangible. Ainsi, estiment ses artisans, garçons et filles apprennent à « mieux se connaître » ; et tandis que la brutalité coutumière des premiers s’affaisse, les secondes acquièrent des habitudes d’énergie. Le programme des activités est impressionnant. Les jeudis et dimanches, de 14 à 16 heures, sont proposés : « un cours d’éducation morale, d’enseignement ménager, des activités de détente – chant, piano, dessin, peinture –, des visites éducatives et des activités physiques ». La pédagogie du jeu est aussi de mise. Rechignant à ordonner les amusements des enfants, l’UP les laisse libres de s’inventer des règles, de façon à les mettre en position de développer leur autonomie et leur esprit d’initiative. Seule entorse au principe : le souci d’écarter les enfants de cette « brutalité » peu en accord avec les valeurs promues par les UP, qui, suivant les récits d’actualité, les portent à jouer aux soldats, à la bataille, à la guerre, à vouloir être les Français qui pourchassent les Allemands, les Marocains ou les Malgaches. Bref, les UP se font, un temps, le laboratoire d’une autre pédagogie et d’une autre vision de l’enfant, qu’il s’agit de prémunir des violences de la société adulte. En 1904, s’affermit le rôle de cette « sorte d’UP enfantine », comme les baptisent les influents Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy : certaines, à Nancy ou à Tarbes, montent des colonies de vacances ; d’autres, des écoles d’été. En Seine-Saint-Denis ? La documentation est trop lacunaire pour l’affirmer. L’important reste le projet d’éducation populaire qui se dessine. Il n’oublie pas les femmes.

« Les femmes sont admises » : la formule, portée au fronton de la plupart des UP, enferme au fond toute leur ambiguïté à ce sujet. Car malgré le public féminin des conférences, la présence de conférencières et les préoccupations féministes qui y sont parfois débattues, les femmes n’entrent ici qu’avec le consentement du mari ou du père. Pour l’essentiel, les UP misent sur l’éducation de la « ménagère ». Les cours d’éducation ménagère et d’« élevage des enfants », les travaux d’aiguille, de couture, de coupe, de cuisine, d’hygiène domestique ou d’embellissement du foyer préparent la femme à son rôle, tenu alors pour « naturel », d’épouse et de mère. Les UP se montrent hostiles au travail féminin, cette « ruine morale de la famille », dont certaines conférences dénoncent les « avantages illusoires ». Le préjugé est de saison, partagé alors, il faut se garder de l’oublier, aussi bien par le bourgeois philanthrope ou le catholique traditionaliste que par le militant ouvrier ou le député socialiste. L’idéal, donc, est bien celui de la « femme au foyer ».

Il n’empêche. Les UP, sous l’influence des milieux libertaires et libres-penseurs, ajoutent un volet, paradoxal en apparence, à cette très sage éducation populaire de la femme : l’éducation sexuelle. Péril vénérien, syphilis, contraception, accouchement, ménopause : il s’agit, ici aussi, de rendre les femmes du peuple conscientes, de les éclairer pour les libérer. L’idée est simple : comme les maîtres d’école ne peuvent s’en charger, c’est aux UP que revient la tâche impérieuse d’instruire directement les jeunes filles ou bien de former des « femmes sérieuses » qui feront ensuite leur éducation. Le propos paraît alors révolutionnaire. Mais les réalisations se révèlent souvent moins aventureuses. Prenons La Gervaisienne, l’UP du Pré-Saint-Gervais. Ici, l’« éducation sexuelle » procède sous forme de causeries réservées aux jeunes filles de quinze à vingt ans. Les séances déclinent une série de thèmes qui vont de l’anatomie masculine et féminine à l’hygiène des organes sexuels, en passant par l’exposé des mécanismes de la maternité, de l’accouchement et de l’allaitement du nouveau-né. Puériculture, en somme, davantage qu’éducation sexuelle. Pas trace ici de cette « éducation sexuelle complète » qu’à deux pas de là, l’UP du XXe arrondissement de Paris, La Semailles, met en œuvre, et qui ne recule pas devant l’exposé des théories de la contraception et de la « maternité librement consentie ». Voilà qui, à destination des femmes, dessine une éducation populaire où se mêlent traditionalisme et réformisme, défense des fonctions « naturelles » de la famille et souci d’éduquer les femmes aux affaires du sexe. En définitive, cet entre-deux est instructif. En raccourci, il révèle le compromis qui recouvre toute l’aventure des UP. Côté pile : le souci d’éduquer le peuple, ce qui veut dire à la fois le travailleur, sa femme et ses enfants, et de les faire accéder aux savoirs qui libèrent. Et côté face : l’emprise sans cesse réinventée des intellectuels et des pontifes de la culture légitime sur cette nouvelle forme d’éducation. L’expérience y puise à coup sûr son parfum d’inachevé : les revers d’audience, la désaffection du public populaire, l’incapacité à toucher autre chose qu’une « aristocratie ouvrière » déjà gagnée aux principes de cette éducation et les attaques au vitriol contre l’intellectualisme irréductible des conférenciers, empêtrés dans le fétichisme, la solennité ou l’ambition des leçons universitaires et incompétents à intéresser les ouvriers, ont raison des UP. Vers 1907, à peu près, l’affaire est entendue. Reste alors quelques précieuses leçons. De ces lieux passés, l’histoire révèle d’abord combien est grande la distance qui les sépare des UP d’aujourd’hui. L’étendue des activités d’alors a de quoi surprendre : conférences bien sûr, de « l’histoire du socialisme » aux « défauts féminins », cours professionnels, excursions, fêtes, sports, ou encore éducation sexuelle, tout ceci dessine une « carte » de l’éducation populaire devenue assez étrangère à celle que les UP présentent désormais sous ce titre. Mais il y a plus. Cette histoire dit aussi combien les UP de 1900, et celles de l’actuelle Seine-Saint-Denis figuraient en bonne place, ont été le creuset de nouvelles méthodes éducatives. Il faut souligner l’inventivité de ces hommes et de ces femmes, appliquées à faire naître à la fois des causeries populaires, des activités manuelles, un usage pédagogique des loisirs ou du jeu, une mixité des activités, et plus largement une fonction libératrice de l’éducation, qui, pour n’être pas toujours inédites, avaient, mises ainsi bout à bout, un air de jamais vu. On peut toujours s’enliser dans la déploration de la perte, regretter la disparition de cet esprit dans les années 20-30. Mais lorsqu’elles renaissent après la guerre, comme à Saint-Denis ou à Pantin, dépoussiérées, davantage occupées de fêtes populaires que de conférences, le répertoire qu’elles mettent en œuvre n’en prolonge pas moins ce chapitre singulier de l’éducation populaire***.

Notes

* Au sujet des association philotechniques, on peut se reporter, s’agissant de la Seine-Saint-Denis, à un article précédemment mis en ligne : « Saint-Denis 1900. Sur les traces d’un réseau d’enseignement populaire ».

** Sur ce point, voir les exemples locaux développés, dans cette même rubrique : « Montreuil 1879. Essai d’éducation intégrale ».

*** Voir notamment : « Oh les clichés ! Fête et photos de fête à l’Université populaire de Pantin, années 30 ».

Pour aller plus loin

Références :

Faute d’avoir fait l’objet d’une conservation appropriée à l’époque, les archives des Universités populaires, ainsi que le déplorait déjà Lucien Mercier, ont malheureusement en grande partie disparues. Et les explorations que j’ai menées dans les fonds des archives municipales locales le confirment. Restent heureusement quelques traces précieuses dans :

- Archives départementales de Seine-Saint-Denis, cotes diverses (associations, sociétés, etc.)
- Archives de la Préfecture de police de Paris, dossiers de surveillance, universités et sociétés populaires
- Archives municipales de Pantin, cotes diverses, université populaire
- Archives municipales de Saint-Denis, cotes diverses, université populaire
- Archives municipale d’Aubervilliers, cotes diverses, université populaire

Mais on trouve surtout trace de leurs activités en épluchant patiemment le monceau de textes, de bulletins, d’articles de la presse nationale, locale ou militante, de documents et de témoignages (pas toujours laudatifs, d’ailleurs) qui ont été publiés alors. Parmi une très longue liste, retenons :

- Cahiers de l’Université populaire
- L’Université populaire
- Cahiers de la quinzaine : notamment 20e cahier, série IV, 1904, p. 32-33 : « Congrès des Universités populaires. Mai 1904 ».
- Banlieue socialiste, rubrique « UP »
- Dick May, « Quelques réflexions sur les Universités populaires », Revue socialiste, janvier et février 1901.
- Émile Kahn, « La question des Universités populaires », Revue socialiste, juin 1902, p. 697-711.
- Charles Guieysse, « Les Universités populaires et le mouvement ouvrier », Cahiers de la quinzaine, 17 octobre 1901.
- Jean Jaurès, « Les Universités populaires », La Petite République, 6 mars 1900.
- Maurice Pellisson, « Les Universités populaires », Revue pédagogique, 15 janvier 1901.
- G. Planchon, « Les ouvriers et les Universités populaires », L’Émancipation, 1er janvier 1904.
- A. Rivaut, « Les Universités populaires », Revue politique et parlementaire, 10 septembre 1901.
- L. Delpon de Vissec, « La crise des Universités populaires », Revue bleue, 30 janvier 1904.
- Gabriel Séailles, « Les Universités populaires de Paris et de Banlieue », Cahiers de la Quinzaine, 10e cahier, 3e série, 1900-1901.

Sur l’histoire des Universités populaires, l’étude de référence, à laquelle je suis ici particulièrement redevable, demeure encore et toujours celle de :
- Lucien Mercier, Les Universités populaires, 1899-1914. Éducation populaire et mouvement ouvrier au début du siècle, Paris, éd. Ouvrières, 1986.

Utiles renseignements, sur l’UP du Pré-Saint-Gervais , dans le beau livre suivant :
- Valérie Perlès (dir.), Le Pré entre Paris et banlieue. Histoire(s) du Pré-Saint-Gervais, Grâne, Créaphis, 2004, et spécialement le chapitre de : J.-F. Gouel, « Gervaisiens, enfants de la République sociale. Les politiques éducatives, culturelles et sportives (1860-1970) », p. 191-205.

Sur l’histoire des intellectuels qui « descendent au peuple », comme on disait alors, et sur les logiques sociales et politiques qui les y conduisent :
- Christophe Prochasson, Les Intellectuels, le socialisme et la guerre, 1900-1938, Paris, Seuil, 1993.

À lire aussi, sur le mode de la fiction , l’évocation d’une UP parisienne à tendance libertaire, baptisée « l’Union Tolstoï », et des discussions tumultueuses qui l’animent :
- Paul Bourget, L’Étape, Paris, Plon-Nourrit, 1902.












Auteur(s)



Christophe GRANGER 
Enseignant-chercheur, membre du Centre d’Histoire du 20e siècle, termine une thèse à l’Université Paris 1 sur la formation sociale du temps des vacances entre 1880 et 1980, a animé plusieurs séminaires et ateliers de recherche, dont un sur "Les loisirs au 20e siècle", a enseigné l’histoire et les sciences sociales aux universités de Paris 1, Le Mans, Paris 8 (cours sur "La reconquête éducative du temps des vacances, 1880-1970") et Mannheim (Allemagne) ; membre du comité de rédaction de la revue Agora. Débat/Jeunesse ; a publié plusieurs articles sur ces questions, dont "Ecole républicaine et vacances scolaires en 1900", dans Cahiers d’histoire (à paraître en 2008).
Le suivi de ce travail est assuré par Françoise Tétard, historienne, ingénieure au CNRS, Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle, et Jean Bourrieau, chargé de mission éducation populaire au Conseil général de Seine-Saint-Denis.
Contact granger.chris@libertysurf.fr
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