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Histoire de l’éducation populaire


Initiales UP (1/2)

Les Universités populaires de Seine-Saint-Denis en 1900
« UP » : pour Universités populaires. C’est sous ce petit raccourci qu’elles ont connu leurs premiers développements. C’était vers 1900. Elles se donnaient alors pour mission d’assurer l’éducation du peuple en vue de son émancipation sociale et politique. Sur les terres de l’actuelle Seine-Saint-Denis, florissantes en la matière, on en comptait neuf. Ce sont elles, leurs acteurs et leurs actions qu’il s’agit ici de retrouver.



« UP » : c’est sous ce petit raccourci que les Universités populaires ont connu leur première heure de gloire. C’était vers 1900. Longtemps, donc, avant le regain dont elles sont aujourd’hui l’objet, et sur un mode qui, au fond, n’a plus grand chose à voir. Raison de plus pour aller voir d’un peu plus près ces vieilles dames. Moins pour y déceler les origines un peu mythiques dont on les a habillées depuis, que pour éclairer les formes assourdissantes d’un bouillonnement, la multitude des acteurs, des aspirations et des modes d’action qui ont fait cette éducation du peuple. Les terres de l’actuelle Seine-Saint-Denis, où elles opèrent à présent un impressionnant retour (Dionyversité de Saint-Denis, MontrUP à Montreuil ou encore celle de Paris 8), se révèlent florissantes en la matière. Mais avant de faire les présentations de ce petit monde, il faut dire un mot du mouvement national au sein duquel il prenait sens.

Naissance d’un mouvement populaire

À l’automne 1899, lorsque l’UP du faubourg Saint-Antoine, baptisée La Coopération des Idées pour l’instruction supérieure du peuple, ouvre ses portes à Paris, rue Paul Bert, l’idée a déjà fait son chemin. Elle avait pris forme déjà, en avril 1898. Qu’importe, c’est l’une des premières UP officiellement constituée comme telle que vient de monter Georges Deherme, ancien ouvrier typographe devenu comptable. D’octobre 1899 à février 1900, elle donne plus de 130 conférences, parfois deux dans la même soirée, réunissant bientôt près de 8 000 adhérents. Et rapidement, les UP foisonnent à travers le pays. On en compte 24 à Paris en 1902, et 75 en province à la même date. « Au temps de l’Affaire Dreyfus, rapporte alors Daniel Halévy, le rendez-vous des dreyfusards libéraux est rue Paul Bert. La crise terminée, chacun se disperse et malgré les réticences de Deherme, les Universités populaires se multiplient […] : chaque quartier en 1899 voulut avoir la sienne, voire les siennes ».

En 1900, devant la nécessité d’en coordonner l’action, est fondée une Société des Universités populaires, une association laïque que Jaurès lui-même salue dans La Petite République (6 mars), et sur laquelle veille un ancien polytechnicien, le très zélé Charles Guieysse. À lire les textes qu’elle se donne, on peut préciser l’ambition dont les UP sont grosses à l’aube du siècle. Pour l’essentiel, elles ont en partage le souci de mettre sur pied un « enseignement populaire supérieur » à destination des citoyens de toute condition, une sorte d’école primaire pour ouvriers, si l’on veut, où se conjuguent, sous forme de cours, de conférences ou de réunions, l’idéal, déjà ancien, d’une « éducation mutuelle » et celui, alors bien de saison, d’une « collaboration amicale des travailleurs manuels et des travailleurs intellectuels ». C’est dire que l’action se tient résolument à la croisée du mouvement ouvrier, du mouvement scolaire et de la « descente au peuple » des intellectuels. Ainsi conçues, surtout, les UP visent l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. « Éducatrices du suffrage universel », elles prétendent jeter les bases d’une démocratie juste et éclairée. «  Notre avenir, proclame le délégué de Choisy-le-Roi au congrès de 1900, c’est de travailler à rendre le peuple conscient : le jour où les hommes seront conscients, la question sociale sera résolue, et c’est la tâche des UP de rendre le peuple conscient ».

L’ambition upéiste, autrement dit, était immense. Et avec elle, l’espoir d’une rénovation sociale et politique d’envergure. Mais les UP, c’est aussi autre chose. Un nom de ralliement, qui vaut parfois tous les programmes du monde : L’Union, L’Espérance, L’Émancipation, L’Aube sociale, Vers l’Avenir ou encore Le Progrès social. Et puis, un lieu de vie, une « salle », une « maison », un « local », toujours enracinés dans un quartier, où se tiennent chaque jour des « conférences populaires », des cours du soir, des réunions, des lectures publiques, des enseignements ménagers, et où, plus largement, les travailleurs peuvent, après le travail, venir « se reposer, s’instruire et se distraire ». Autant dire que s’il faut beaucoup d’insincérité pour taire ici l’influence de l’Affaire Dreyfus, et de la naissance de l’engagement social des intellectuels (socialistes surtout), les UP s’adossent bien plus encore à l’immense fringale d’éducation populaire qui s’empare du pays à partir des années 1890. À ce titre, elles n’ont rien d’une effraction dans le temps de l’histoire ; mais bien tout d’une relève, éphémère et éclatante.

UP de Seine-Saint-Denis

Au sein de ce mouvement d’ensemble, dont les formes suivent mille déclinaisons locales, l’actuelle Seine-Saint-Denis, banlieue populaire alors fortement marquée par la seconde industrialisation et par la croissance accélérée de la population ouvrière, apporte une importante contribution. On y comptait alors neuf UP, dont la liste s’établit ainsi :

Montreuil Soirées ouvrières 1896 Clichy Le Travail 1900 Les Lilas Le Progrès Social 1900 Neuilly-Plaisance L’Aurore Sociale 1900 Saint-Denis La Clairière 1900 Saint-Ouen Science et Travaux 1901 Aubervilliers –– 1901 Pré-Saint-Gervais La Gervaisienne 1902 Île-Saint-Denis –– 1902

Nb.- Cette carte reprend le territoire de l’actuelle Seine-Saint-Denis, qui n’existait pas en 1900, soit une partie du département de la Seine et de celui de la Seine-et-Oise.

Ce sont ces UP qu’il faut ici décrire plus en détail.
Et d’abord, direction Montreuil, « la doyenne des UP » du pays. En 1896 en effet les Soirées ouvrières de Montreuil voient le jour, bientôt rebaptisée Société d’études après le travail. L’initiative revient à un ouvrier ébéniste, Méreaux, qui réunit chez lui des camarades ouvriers pour des séances de lecture mutuelles*. Les Livres, souvent offerts par les éditeurs ou achetés à bas prix, constituent petit à petit une importante bibliothèque. Au fil des mois, de l’astronomie à l’étude de l’homme, le petit groupe grossit, rejoint par Deherme, qui y fait entrer des « intellectuels ». Et malgré l’accueil bienveillant de Mme Méreaux, il doit bientôt déménager. En 1900, enhardies par l’expérience de la rue Paul Bert, les Soirées ouvrières s’organisent officiellement en une UP, installée pour l’occasion dans des locaux tout neufs, situés au 15 rue des Écoles. La devise qu’elle se donne, et que Méreaux présente au Congrès des UP de 1900, suffit à en résumer toute l’ambition : « L’ignorance est pour l’ouvrier la cause principale de son esclavage politique et économique ».

À quelques encablures de là, les UP se multiplient dans les mois qui suivent. L’année 1900 voit ainsi naître, presque au même moment, le Travail de Clichy, le Progrès Social des Lilas, l’Aurore sociale de Neuilly-Plaisance, ou encore La Clairière à Saint-Denis. Puis en 1901, viennent celles de Saint-Ouen et d’Aubervilliers, en attendant celle du Pré-Saint-Gervais l’année suivante. Les origines proprement ouvrières de celle de Montreuil ne valent pas partout. Dans ce coin de banlieue, la plupart des UP, comme celle des Lilas, sont liées aux groupements locaux d’intellectuels et de notables, à commencer par ceux de la Ligue de l’enseignement ou de la Ligue des Droits de l’homme. C’est le cas de l’UP d’Aubervilliers, où le jeune Léon Jouhaux, futur dirigeant de la CGT et futur prix Nobel de la paix, traîne très régulièrement ses guêtres et peaufine sa formation sociale et politique. Le plus souvent, toutefois, comme le soulignait déjà Lucien Mercier, historien pionnier en la matière, l’UP naît de « la transformation d’une association déjà existante ». Elle prend appui sur des réseaux syndicaux, coopératifs, politiques ou éducatifs existants. L’UP d’Aubervilliers est l’héritière de l’école philotechnique. Au Pré-Saint-Gervais, où elle doit beaucoup à l’action du jeune Edmond Pépin et à Adrien Sibille, l’UP locale, la Gervaisienne, prend directement le relais de La Prévoyante, une coopérative ouvrière de consommation très active dans les années 1890. Et il arrive, comme ici justement, que les municipalités, socialistes le plus souvent, aiguillonnent et soutiennent cette conversion, en fournissant les subsides et le local nécessaires.

Le local, voilà d’ailleurs l’un des nerfs de la guerre en la matière. En des années où le principal moyen de déplacement demeure la marche, les UP s’installent dans les quartiers ouvriers, ou dans leur voisinage immédiat : un appartement, une maison, une salle commune. Seulement, la cherté des loyers impose le partage des locaux avec d’autres associations, et l’inventive occupation des lieux que la situation suppose. Souvent, la mairie vient à la rescousse. Elle fournit aux UP un local d’hébergement, comme à Saint-Ouen et à Neuilly-Plaisance ; parfois elle met à disposition un petit « salon », une salle des fêtes ou encore une école, le soir après les cours. La Gervaisienne prend ainsi ses quartiers au 21 grande Rue. À charge, alors, pour les animateurs de l’UP d’équiper le local de chaises, de tables et d’étagères. Il leur faut encore prévoir les abonnements aux journaux et aux revues, parfois l’impression d’un petit bulletin, dont la plupart ont désormais disparu, et toujours quelques affiches.

Se pose ici l’épineuse question des ressources. En 1900, à suivre le secrétaire-adjoint de la Société des UP, Édouard Dujardin, il faut compter 2 à 4 000 francs par an pour faire vivre une UP. Le problème trouve plusieurs modes de règlement. Les cotisations des adhérents, le plus souvent de l’ordre de 50 centimes par mois, sont naturellement loin d’y suffire. Et les UP répugnant souvent à vivre de l’« argent des bourgeois », elles n’acceptent les dons privés que de façon très exceptionnelle. Restent alors les subventions municipales et les dons d’associations « sœurs » ou de groupements « amis ».

Qui étaient ces adhérents ? Les précisions manquent pour s’en faire une idée précise. S’agissant de leur nombre, si les UP importantes, comme l’est La Clairière, bien implantée dans l’univers industriel de Saint-Denis, peuvent raisonnablement revendiquer 300 adhérents, les autres de celles qui nous occupent sont à coup sûr bien plus modestes. Peut-être une soixantaine d’adhérents à Saint-Ouen, à peine plus à Clichy ou à Aubervilliers. Partout, ce sont les hommes qui en composent l’essentiel. Des hommes, dont on peut, malgré les attestations incertaines, préciser les origines sociales. À Montreuil, la chose est entendue : les adhérents des Soirées ouvrières sont presque en totalité des ouvriers. Mais ailleurs, comme au Progrès social des Lilas, ils n’en constituent pas beaucoup plus de la moitié. Et encore s’agit-il, le plus souvent, de cette « élite ouvrière », faite d’ouvriers imprimeurs, typographes, mécaniciens déjà versés au militantisme syndical ou politique. Pour le reste, ce sont surtout des classes moyennes, employés de commerce, enseignants et étudiants. Faire ainsi les présentations ne suffit pas. Il reste l’essentiel : ce qui se passait entre ces murs. Que peut-on savoir de la vie qui s’organisait là ? Quelles activités les adhérents venaient-ils chercher dans « leur UP » ? Quelle expérience s’en sont-ils forgés ? Et d’abord : comment s’y prenaient les animateurs de ces laboratoires d’éducation populaire grandeur nature ? Où trouvaient-ils les savoir-faire qu’ils ont ainsi mis en œuvre pour les faire vivre ? Voilà tout ce qu’il faudra examiner avec soin. Article à suivre, donc.

[…]

Note * On trouvera dans le précédent article de cette rubrique, intitulé «  Les Soirées ouvrières de Montreuil, 1896-1900. Aux origines des Universités populaires », une présentation plus détaillée de ces Soirées.

Pour aller plus loin

Les références du reste des sources, documents et archives utilisés pour l’élaboration de tout cet article figureront à la fin de la deuxième partie.












Auteur(s)



Christophe GRANGER 
Enseignant-chercheur, membre du Centre d’Histoire du 20e siècle, termine une thèse à l’Université Paris 1 sur la formation sociale du temps des vacances entre 1880 et 1980, a animé plusieurs séminaires et ateliers de recherche, dont un sur "Les loisirs au 20e siècle", a enseigné l’histoire et les sciences sociales aux universités de Paris 1, Le Mans, Paris 8 (cours sur "La reconquête éducative du temps des vacances, 1880-1970") et Mannheim (Allemagne) ; membre du comité de rédaction de la revue Agora. Débat/Jeunesse ; a publié plusieurs articles sur ces questions, dont "Ecole républicaine et vacances scolaires en 1900", dans Cahiers d’histoire (à paraître en 2008).
Le suivi de ce travail est assuré par Françoise Tétard, historienne, ingénieure au CNRS, Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle, et Jean Bourrieau, chargé de mission éducation populaire au Conseil général de Seine-Saint-Denis.
Contact granger.chris@libertysurf.fr
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