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Histoire de l’éducation populaire


Les Soirées ouvrières de Montreuil, 1896-1899 ; aux origines des Universités populaires


Connaissez-vous les « Soirées ouvrières » de Montreuil ? Réunions régulières d’ouvriers, groupés à partir de 1895 afin de se donner entre eux une éducation pour comprendre le monde, elles constituent les racines, volontiers oubliées depuis lors, du mouvement des Universités populaires. Une lettre, reproduite ici, vient en éclairer le fonctionnement concret.



Voici un document historique. Et le mot n’est pas excessif.

C’est un petit texte manuscrit daté de 1899. Il relate de l’intérieur ce que furent les « Soirées ouvrières » de Montreuil, tenues à partir de 1896, et qu’on peut à bon droit considérer comme l’ancêtre immédiat des Universités populaires. Anonyme, ce texte est en réalité un « petit historique » rédigé par l’un des participants de la première heure à destination des ouvriers qui rejoignaient le groupe en marche. Des copies manuscrites ont circulé à l’époque parmi les « travailleurs de la localité » pour annoncer le déménagement du lieu des réunions.

On y découvre toute l’aventure de ces ouvriers qui, sans tapage, ont un beau jour décidé de se donner tout seuls l’éducation qui permet à leurs yeux de défaire l’ouvrier de son esclavage économique et social. L’initiative en revient à Méreaux, un ouvrier ébéniste de Montreuil. Début 1896, il réunit chez lui quelques ouvriers, le soir, autour de sa lampe, pour étudier ensemble après le travail. Grâce à l’hospitalité de Mme Méreaux, d’abord hostile, les « soirées » se tiennent régulièrement. C’est la méthode d’éducation déployée qui en fait l’originalité. Chaque fois, sur un thème choisi en commun, un « camarade » fait la lecture. Chacun écoute, découvre, réfléchit. Puis vient l’échange des impressions. On met en commun tout ce que chacun peut apporter à l’étude du sujet. Puis vient un nouveau sujet qui, au gré d’un programme inspiré d’Auguste Comte, les conduit peu à peu de l’astronomie à l’étude de l’homme. Chacun se cotise aussi pour acheter des livres, et notamment les ouvrages scientifiques au prix élevé. Ils élaborent ainsi quelque chose comme un partage des savoirs, ou mieux même : une éducation mutuelle. Un « enseignement hors barrière », dira la Revue socialiste en 1901. Peu à peu le cercle ouvrier s’élargit. On y croise bientôt un certain Georges Deherme, ouvrier typographe, devenu comptable dans une coopérative et fondateur, un peu plus tard, de la première UP en 1899. C’est lui aussi qui ouvre ces soirées ouvrières aux « producteurs intellectuels ». En janvier 1900, les Soirées ouvrières de Montreuil feront place officiellement à une Université populaire, inaugurée en présence d’Anatole France, et installée dans des locaux tout neufs, situés au 15 rue des Écoles.

S’il éclaire les racines du mouvement « upéiste », ce petit texte a toutefois de quoi faire perdre leur latin à ceux qui pensaient en connaître déjà le fin mot. À Montreuil, pas d’intellectuels « descendus au peuple », du moins au début. Mais des ouvriers entre eux. Pas de conférences. Mais des savoirs qui s’élaborent et circulent au gré des « lectures ». Et pas de « politique » ; l’engagement dreyfusard attendra. Ici, prime l’appétit proprement ouvrier de comprendre le monde et de le comprendre par soi même. C’est dire qu’on ne relit pas ces lignes sans une certaine émotion. Raison de plus alors, une fois n’est pas coutume, pour le publier ici in extenso [1].

«  Il y a quatre ans, un petit groupe de travailleurs s’est demandé s’il ne serait pas utile de s’instruire, à seule fin de s’élever à un plus haut degré de conscience morale, et aussi de franchir la prétendue barrière intellectuelle que ne peut soi-disant pas franchir le cerveau du travailleur…
L’audace nous ayant été favorable, c’est à la méthode que nous avons eu recours pour commencer nos études. Tout d’abord, c’est par l’astronomie [2], mère des sciences, que nous avons débuté, en faisant des lectures, des causeries mutuelles ; et puis, en nous servant d’un dictionnaire pour nous aider à connaître et à comprendre les termes techniques de cette science ; et nous voilà déjà, non pas de savants astronomes, mais familiarisés avec les études écrites sur cette partie de la science. Après six mois d’impressions émues échangées entre nous sur ce panorama éternel, mouvementés et sans bornes, nous nous sommes demandé quelle pouvait bien être la composition de ces innombrables points lumineux qui s’offrent à nos regards.
Pour notre deuxième étude, nous avons procédé comme pour la première, c’est-à-dire par la lecture d’ouvrages qui traitaient de cette matière, et puis, après lecture, nous échangeâmes nos impressions, et ce nous avons compris. Cette étude physique et chimique, c’est-à-dire cosmique, des mondes célestes, n’a pas été sans nous laisser une profonde émotion, car nous n’avions pas l’habitude d’étudier de telles choses ou, pour mieux dire, nous n’avions point jusqu’à ce jour à nous en créer de si belles ; aussi, que réservait l’avenir à notre persévérance, à notre désir de savoir ! Nous abordâmes l’étude de la petite planète que nous habitons : ce fut le sujet de notre troisième étude. Une année et demie s’était écoulée depuis le début de nos études sur les problèmes scientifiques et astronomiques en général. À cette époque, nous entreprîmes la deuxième partie de notre programme, c’est-à-dire l’étude des êtres vivants. Le monde organique a été pour nous le sujet d’une continuelle avidité de comprendre les phénomènes qui l’ont produit, chaque fois que le camarade nous faisait la lecture sur ces sujets si palpitants et si controversés, faussés par des préjugés et des légendes intéressées. Il nous a fallu un grand effort pour nous débarrasser des légendes et des idées que le milieu social où nous vivons nous avait léguées ; aussi nous sommes-nous longuement étendus sur ce phénomène si simple quand on le regarde de près et qu’on étudie sans passion religieuse ni politique.
C’est à ce moment de notre étude si intéressante pour nous que nous avons, par l’intermédiaire d’un camarade du groupe [3], noué nos premières relations avec des travailleurs intellectuels, et ce moment commence pour nous une ère nouvelle de développement. Un événement douloureux passionnait à cette époque l’opinion publique ; les plus actifs de nos camarades semblaient avoir déserté pour toujours nos familières relations intellectuelles ; aussi, sans se désintéresser du mouvement de révolte des consciences qui se produisit à ce moment, nous avons dû aviser pour que notre petit groupe ne disparaisse pas. Alors définitivement nous avons eu recours aux producteurs intellectuels.
Notre deuxième étape a été pour nous une nouvelle espérance : notre petit local était devenu trop exigu, nous avons dû chercher une plus vaste salle. En prenant possession de notre local, nous avons dû prendre un titre. Ce titre, qui n’a aucune signification en apparence, sans prétention d’étiquette qu’il est, signifie pourtant quelque chose : Société d’études après le travail.
Après une année de relations et d’études entre travailleurs manuels et intellectuels, nous avons dû encore une fois changer notre lieu de réunion, devenu insuffisant. Ici se termine le résumé de notre action pendant quatre ans
 ».

Notes

1. Un prochain article plus détaillé fera le point sur les neuf Universités populaires de l’actuelle Seine-Saint-Denis, telles qu’elles fonctionnaient vers 1900. En attendant, pour le lecteur curieux de prolonger la lecture du texte présenté ici, il existe deux commentaires d’époque : l’un figure dans le long article que la socialiste Dick May donne à la Revue socialiste en 1901 (« Quelques réflexions sur les Universités populaires », janvier et février) ; l’autre, qui souligne la « tendance antichrétienne » de ces Soirées ouvrières, se trouve sous la plume démocrate-chrétienne de Max Turmann (L’Éducation populaire. Les œuvres complémentaires de l’école, Paris, Lecoffre, 1904).

2. L’influence du positivisme d’Auguste Comte est nette ici, non seulement du point de vue de la foi dans l’éducation « scientifique », mais aussi au plan de son contenu à commencer par l’astronomie, qui suit ici le cours d’astronomie que Comte avait dispensé à la mairie du Xe arrondissement de Paris pour les « hommes du peuple ».

3. Le "camarade" en question, c’est Georges Deherme, ancien ouvrier-typographe, libertaire, fondateur d’une petite revue baptisée La Coopération des Idées, puis de l’Université populaire du faubourg Saint-Antoine à Paris. Lire sur ce point les travaux de Lucien Mercier, Les Universités populaires, 1899-1914. Éducation populaire et mouvement ouvrier au début du siècle (Paris, éd. Ouvrières, 1986). Sur les intellectuels qui vont alors au peuple, comme on disait à l’époque, et sur les logiques sociales et politiques qui les y conduisent, lire aussi Christophe Prochasson, Les Intellectuels, le socialisme et la guerre, 1900-1938 (Paris, Seuil, 1993).












Auteur(s)



Christophe GRANGER 

Enseignant-chercheur, membre du Centre d’Histoire du 20e siècle, termine une thèse à l’Université Paris 1 sur la formation sociale du temps des vacances entre 1880 et 1980, a animé plusieurs séminaires et ateliers de recherche, dont un sur "Les loisirs au 20e siècle", a enseigné l’histoire et les sciences sociales aux universités de Paris 1, Le Mans, Paris 8 (cours sur "La reconquête éducative du temps des vacances, 1880-1970") et Mannheim (Allemagne) ; membre du comité de rédaction de la revue Agora. Débat/Jeunesse ; a publié plusieurs articles sur ces questions, dont "Ecole républicaine et vacances scolaires en 1900", publié dans Cahiers d’histoire n°3, décembre 2007. A aussi publié "Les corps d’été, naissance d’une variation saisonnière", Autrement, 2009.

Cette rubrique a été construite avec Françoise Tetard, ingénieure au CNRS, Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle, historienne des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, dès le départ très intéressée par cette volonté du Conseil général de la Seine-Saint-Denis de travailler l’éducation populaire dans une approche territoriale. Une première pour une collectivité territoriale nous disait Françoise qui en a assuré le suivi jusqu’à son décès en septembre 2010, suivi qu’elle assurait avec Jean Bourrieau, chargé de mission éducation populaire au Conseil général de la Seine-Saint-Denis.


Contact granger.chris@dbmail.com
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