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Histoire de l’éducation populaire


"Un petit peuple s’éveille" ; La maternelle en plein air de Pantin, années 1920


Au sortir de la Grande Guerre, alors que le sort de l’enfance populaire obsède le pays tout entier, la municipalité de Pantin met sur pied une maternelle de plein air. L’initiative, pionnière, fait vœux d’éducation populaire, suivant un programme original qui mêle l’hygiénisme, le renouveau éducatif et le travail de transformation sociale.



11 juin 1923. Un peu après 9 heures du matin, sur le terrain attenant au vieux château de Pantin. Il faut imaginer l’enthousiasme et l’application qui tenaillent la petite équipe d’institutrices à ce moment précis. Et aussi l’affairement qui règne : après avoir fait le tour des écoles de quartier de la ville, le camion automobile municipal vient de déposer une soixantaine de tout jeunes enfants, parmi les plus nécessiteux des milieux populaires. C’est alors, ce matin-là, que prend vie la petite école du parc de la Seigneurie. Une école ? La belle affaire, dira-t-on. Seulement voilà, il y a école et école. Et celle-ci, mise sur pied par le conseil municipal, est d’un genre particulier. Une réalisation pionnière, même. C’est une école de plein air, ou plus exactement une maternelle de plein air. Et au fond, ça n’a pas grand chose à voir. Là, chaque jour, du lundi au samedi, et ce pendant cinq mois, les enfants prennent possession de « locaux » qui tiennent encore du bricolage, et profitent d’un programme tout entier gouverné par le souci de l’hygiène sociale et par la mise en œuvre d’une pédagogie d’éveil ; ce qui, dans la France d’après-guerre, soyons honnête, n’a rien d’une évidence. L’essai est couronné de succès et reconduit les années suivantes jusqu’à devenir une pièce privilégiée de la politique locale d’éducation populaire : « Cet essai, qui sera bientôt repris plus hardiment, n’est-il pas un exemple heureux de ce que peuvent les efforts d’une municipalité soucieuse d’éducation populaire ? », note ainsi Mlle Bardot, Inspectrice des écoles maternelles de la Seine, en 1924. Bref, elle mérite bien, cette maternelle en plein air, qu’on y regarde de plus près.

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la leçon dehors

Il faut dire déjà que l’initiative est bien de son époque. Elle a pour elle de répondre aux inquiétudes sociales qu’alimente l’ombre de la Grande Guerre, dont le traumatisme inouï est encore palpable. Parmi les vigilances collectives, et en bonne place même, se tient avec une urgence décuplée le sort de l’enfance populaire. D’abord parce que la natalité fait défaut et que la santé des tout petits, ceux nés au sortir de la guerre et que menacent des conditions sanitaires déplorables, se fait obsession. Et puis, bien plus neuf et bien plus passionnant, parce que des hommes et des femmes, portés à l’éducation nouvelle, voient désormais dans les tout premiers développements de l’enfant un territoire d’engagement pédagogique et un moyen de transformation sociale de première importance. Éduquer le « petit Peuple », c’est alors en arracher le sort au fatalisme du milieu et au rang de naissance. On comprend ainsi que l’école maternelle, encore peu institutionnalisée, se retrouve au centre des sollicitudes. Et on comprend aussi que, dans la France du Bloc national [1], soumise à l’orthodoxie de la droite conservatrice, les courants de gauche en fassent une figure prisée de leur intervention publique. Le socialisme municipal s’y investit tout particulièrement. Et la municipalité de Pantin, que dirigent Charles Auray, sénateur-maire socialiste et Louis Marsais député de la Seine adjoint au maire, en livre, avec sa « Maternelle du Plein air », l’exemple le plus abouti.

De cette aventure, les traces ne manquent pas. Certaines administratives, des rapports d’activité d’une minutie tatillonne, ceux des institutrices en particulier. Des anecdotes, des menus, des photos, l’inventaire de la basse-cour, dont les gamins avaient la charge, et des discours de louanges à foison. Quelques trouvailles, aussi, curieusement échouées en archives, comme ces petits travaux manuels de découpages ou de barbouillage effectués sur place par les enfants eux-mêmes, et dont on peut mesurer encore toute l’application. On peinerait presque à les organiser, toutes ces pièces. Mieux vaut alors partir des intentions de l’école. Et puis, en suivre le fonctionnement pratique.

Fonction et fonctionnement du « Plein air »

Le « Plein air » de Pantin, tel qu’on surnomme vite la maternelle, n’est pas une invention de toutes pièces. Loin de là. Le mouvement des écoles de plein air est même déjà ancien : les premières réalisations ont pris naissance à la toute fin du XIXe siècle, au moment, celui de la révolution pastorienne, où s’avive la hantise de la tuberculose infantile et où l’hygiène scolaire, qui autorise aux hygiénistes de mettre leur nez dans les affaires de l’école républicaine, gagne le devant des obsessions publiques. Et il y a gros à parier, d’ailleurs, que l’idée de cette maternelle-ci a germé dans la foulée du premier grand Congrès international des écoles de plein air, tenu en juin 1922 en la faculté de médecine de Paris, et du fatras impressionnant des enthousiasmes publics qui l’accompagnent. Mais en matière de maternelle, c’est une première. Pris dans ce mouvement plus grand que lui, le « plein air » de Pantin en réalise avec zèle toutes les ambitions. L’idée de départ peut s’énoncer à peu près ainsi : puisque, comme l’attestent déjà trois bonnes décennies de colonies scolaires de vacances, l’exposition au grand air et au soleil procure aux enfants de véritable cures de santé et leur offre les conditions d’un meilleur épanouissement moral et intellectuel, alors pourquoi, aux beaux jours, ne pas transporter l’école hors l’école, placer les enfants dans un petit coin de campagne et faire classe dehors ?

C’est vite chose faite à Pantin : avec le soutien de l’influent Office public d’hygiène social de la Seine (rue des Sept Arpents), la municipalité réunit 40 000 frs. pour monter sa « Maternelle du plein air ». Elle est installée dans le parc de la Seigneurie, au pied des buttes de Romainville, sur un terrain clos et planté d’arbres. L’entrée se tient au 30 rue de Méhul. Là, assurent les médecins, l’air est vif et délesté tout à fait des miasmes qui menacent tant les existences urbaines. L’aménagement est rudimentaire : deux grandes tentes, où sont installés la salle de « classe » et le réfectoire, une baraque en bois pour la cantine et les lavabos, qui sert aussi d’abri en cas d’intempéries, un petit kiosque en guise de WC, un abri pour les douches, une pataugeoire, des pupitres pour les leçons, des fauteuils « transatlantiques » pour la quotidienne séance d’héliothérapie (exposition aux rayons du soleil, dont les médecins hygiénistes ont promu l’usage contre la tuberculose à la fin du XIXe siècle), mais surtout la nature : fleurs, broussailles, herbe haute. Des améliorations matérielles suivront, après l’épisode cuisant des toiles criblées de grêlons en 1928. Mais surtout après 1935, lorsque la municipalité confie à Florent Nanquette la réalisation d’une école en dur, suivant un projet d’architecture moderne, qui lui donne sa belle rotonde et ses grands bâtiments lumineux. Mais l’endroit n’a plus grand chose à voir, alors, avec l’installation initiale. Pour les jouets et les ustensiles de jardinage, la mairie sollicite la générosité des industriels du cru et du Bazar Parisien. Même chose pour la nourriture, notamment auprès des Moulins de Pantin.

L’école est entièrement gratuite pour les parents dont les enfants ont été préalablement retenus. Leur « sélection », justement, suit une procédure scrupuleuse et régulièrement mise en scène. La tâche est confiée à deux médecins-inspecteurs des écoles, les docteurs Lubeltzki et Depardieu. Elle a tout du « triage sanitaire » qui précède depuis longtemps déjà l’envoi en colo. Avec leurs critères sanitaires et sociaux sous le bras, les deux médecins visitent les écoles maternelles de Pantin (Thiers, Sadi-Carnot, rue de Montreuil et rue des Grilles). Les enfants sont pesés, mesurés, examinés de près

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la pesée

Parfois même, il est procédé à des examens radioscopiques. Les observations sont consignées dans des fiches médicales individuelles. Et seuls sont retenus, en principe, les « enfants débiles, bronchitiques et prétuberculeux », issus des milieux populaires, disposés, autrement dit, à la « maladie sociale » du temps : la tuberculose. Les annotations que porte la liste des « enfants proposés » délivre ainsi le panorama d’une inquiétante tératologie : « adonite cervicale », « anémie », « lymphatisme », « antécédents bacillaires », « convalescence de méningite », « mère alcoolique », « huit enfants, parents dehors toute la journée », « mère à l’usine », « famille nécessiteuse, mère d’une santé délicate », etc.

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liste des enfants retenus

Bien trop longue, du reste, cette liste est soumise à une seconde sélection opérée suivant la situation de la famille et l’état des ressources. Cette procédure, aux airs scientifiques, permet à la mairie d’afficher un principe d’égalité, coupant court ainsi aux nombreuses sollicitations d’inscription, qui ne tardent pas à affluer, mais aussi aux soupçons de favoritisme et aux rancœurs qui naissent de cette sélection. Tous ces documents, ainsi que les lettres d’acceptation des parents suffisent déjà à dire l’étendue des attentes et des nécessités dont s’accompagne alors la création de l’école. Résultat : les enfants choisis ont entre 3 et 7 ans et ils comptent parmi les plus malingres du « petit Peuple » pantinois. Leur nombre suit une progression considérable : 60 en 1923, 80 l’année suivante et plus de 120 en 1928, répartis en trois sections. L’encadrement et l’intendance reviennent à une petite équipe de jeunes femmes : trois institutrices, mesdames Mouflard, Ruehl et Vandensckrick, « véritables mamans » davantage que maîtresses d’école, comme elles se plaisent à le répéter, une assistante d’hygiène, Mme Mantey, une cuisinière et son aide, ainsi que trois femmes de service.

La maternelle ouvre « ses portes » à la belle saison, pour cinq mois le plus souvent, c’est-à-dire de juin à octobre à peu près, ou suivant les années à partir de début mai si le temps est propice. Soit un peu plus que la période des grandes vacances, dont on s’avise alors qu’elle menace les enfants du peuple dont les parents travaillent l’été. Son fonctionnement est simple et souple, sans véritable contrainte d’assiduité : chaque matin, à 8 heures, les parents amènent leur petit à l’école maternelle de leur quartier. Puis le camion de la ville les conduit au « Plein air » pour la journée. Là, les enfants sont déshabillés puis revêtus de l’uniforme de l’école : une petite combinaison de toile. Chacun la sienne. Et ici, déjà, se tient un point d’organisation d’importance : pour faire que les enfants, dont la plupart ne savent ni lire ni reconnaître un chiffre, parviennent à identifier leur vêtement, leurs jouets, etc., autrement dit en viennent à trouver par eux-mêmes leur place dans l’école, un ingénieux « système d’immatriculation » est mis en œuvre, qui assigne à chaque enfant un totem (animal, plante, etc.), apposé sur chacun des objets qui lui appartient (combinaison, chapeau, lit de repos, râteau, brosse et verre à dents, etc.). Ce petit procédé, qui n’a plus grand chose pour étonner aujourd’hui, est alors, pour les observateurs, le comble de l’inventivité, quelque chose comme le détail où se niche tout l’esprit de cette entreprise éducative. Ce même souci ordonne tout l’agencement des activités.

la basse-cour

Éveiller, initier, redresser

Le déroulement de la journée suit un programme « très élastique », aménagé pour l’essentiel au gré du temps qu’il fait. L’ossature conjugue hygiène et éducation. Chaque jour, les enfants reçoivent une distribution de sirop iodotanique, ils apprennent à maîtriser la toilette des mains et des dents (chaque enfant a sa brosse), et une douche leur est même donnée tous les deux jours. Les repas sont copieux, insistent les rapports. Ils donnent aux enfants une « ration alimentaire abondante », faite de viande (bœuf, mouton, etc.) d’œufs, de légumes, le midi ; de pain, de chocolat, de petit-beurre et de grenadine, au goûter

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menu d’une semaine

Mais c’est bien du côté des activités, que se dit le mieux toute l’ambition de la Maternelle du plein air : il s’agit « de respecter la libre expansion de toutes les spontanéités, de solliciter et d’encourager les initiatives individuelles », ainsi que le formule l’une des institutrices. Outre la sieste, souvent prise à l’ombre des acacias (12h.30-13h.30), et le très sérieux « bain de soleil » (13h.30-14h.), à peu près immuables chaque jour, les occupations s’enchaînent suivant un rythme destiné à prévenir l’ennui et l’instabilité des enfants. Leur durée, brève d’abord et petit à petit allongée, suit une minutieuse gradation, qui s’accorde à la formation des capacités d’attention. Il y a les chants, les exercices physiques dirigés et les jeux de plein air (farandoles, cavalcades, raquettes, etc.), propres à assurer le « redressement » physique, la danse aussi au son d’un harmonium, et une multitude de petits travaux manuels, destinés à rendre les enfants actifs et à les pousser, par la pratique, à prendre confiance en eux. Mais plus encore que la basse-cour, ou l’émerveillement des lapins qui se multiplient, ou plus tard les facéties des deux chèvres, dont les soins sont là autant pour responsabiliser les enfants que pour leur donner le sens de la coopération, c’est le jardinage qui occupe à coup sûr la place centrale. Les plantations communes donnent la fierté de semer et de voir pousser les framboises et les fraises, elles fournissent l’occasion d’apprendre le sens de la coopération, elles inculquent aussi la patience et la disposition aux apprentissages pratiques : « ceux qui n’ont pas encore la vocation regardent faire les autres, jusqu’au jour où vient le désir de les imiter »

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une journée à la maternelle

La classe est réservée à la matinée. Un bien grand mot, d’ailleurs. Elle a lieu dehors, en plein air. Sorte d’école libérée de ses murs. Les enfants, installés à leurs pupitres, font chaque jour un peu d’écriture, de lecture, de calcul et de dessin. Parfois de l’aquarelle. Mais pour l’essentiel, le travail d’éducation déployé relève de l’éveil sensoriel : ils apprennent à observer, à décrire, à comprendre la nature, qui les entoure ici à chaque instant, et à se montrer curieux de tout ce qui y prend vie ; la terre, les plantes, les insectes, les oiseaux, la pluie même sont ainsi l’occasion de découvertes proprement interminables. À l’évocation de cette éducation par les sens, qui fait de la maternelle le lieu d’une leçon de chose grandeur nature, on croirait voir prendre corps les incantations d’un vieux Lavisse qui, vingt ans plus tôt, à rebrousse-poil des programmes officiels auxquels il avait pourtant contribué plus qu’à son tour, appelait à sortir les enfants des savoirs livresques et du monde embaumés par l’école [2]. À la fin de chaque journée, aux alentours de 18 heures, parfois un peu passées, le camion municipal reconduit les enfants jusqu’à leur école. Ils reviendront, à coup sûr, le lendemain.

L’apparence décousue et un rien bricolée de ce programme ne doit pas faire prendre ce qui s’y passe pour une improvisation permanente. Non seulement, les apprentissages sont noués ensemble autour d’une ambition d’éveil, mais ils sont aussi tendus vers un point commun, celui de la « fête annuelle » de la maternelle, qui vient clore la « saison » : les farandoles apprises et les mouvements dirigés prennent tout leur sens dans les « évolutions rythmiques » et les petits spectacles qui y seront donnés, les travaux manuels, fierté de leurs tout jeunes auteurs, fournissent à la fois le décorum et le programme illustré des festivités distribués aux parents, les petites récitations apprises sont la trame déclamative des courtes représentations données

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travaux manuels 1
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travaux manuels 2

La fête couronne ainsi toute l’éducation du Plein air. Elle l’incarne et la met en scène. D’autant que, passés les discours cérémonieux des sommités municipales, les parents présents assistent à la remise des prix. Chaque enfant a le sien. Sous des intitulés improbables : prix de sieste consciencieuse, prix de gracieux sourire, de candeur, d’espièglerie, de culbute, de conversations animées, de soins des dents, etc., auxquels succède la distribution du « paquet-souvenir » (jouets, albums, etc.).

« Un petit Peuple s’éveille »

La saisie des bienfaits qu’exerce la maternelle sur les enfants n’est pas un simple artifice rhétorique. Elle entre au cœur de l’entreprise. Elle vient non seulement justifier le bien fondé de l’action et la justesse du programme éducatif déployé par la municipalité, mais aussi plaider pour son extension à tout l’écheveau du socialisme municipal. On comprend mieux que la mairie ait pris soin de lire en conseil et de conserver les longues lettres de parents, ouvriers, manœuvres, chiffonniers, malhabiles mais appliqués à écrire leur contentement et leur reconnaissance. Voici l’une d’elles, touchante, dont j’ai respecté l’orthographe :
« J’ai l’honneur de vous adressé ces quelque mot pour vous remercié pour mes enfants qui vons à l’école en plaine aire et surtout, pour les progrès quille on fait tout les deux et surtout pour leur développements, et aussi de bien remercier Madame Manterre ainsi que tout son personnelle pour leur bon dévoument, quille on eux pour les soin de toute cette petite fammille. Car pour moi jen sui très heureux pour mes deux enfants car illes on grossi tout les deux et jen suis heureux ».
On comprend mieux, surtout, que l’inventaire scrupuleux des effets produits remplisse des rapports entiers, repris chaque année, parfois au mot près, avec une plume trempée d’enthousiasme communicatif, où se décèle la fierté : «  Jamais nous n’avions vu classes si régulièrement suivies dans nos “maternelles”. Jamais les enfants ne réclamèrent avec tant d’insistance à être conduits à l’école ! Déjà, l’on nous demande quand il faudra se faire inscrire pour la saison prochaine ».

Le tableau des résultats mérite d’être écouté avec soin ; il met en scène ce qui fait le sens de cette action d’éducation populaire. Il articule plusieurs registres. Les améliorations physiques, d’abord, que la visite médicale de fin de saison se charge de fonder rationnellement, suivant les usages en vigueur pour les colos. Tous les enfants ont bien profité de ces classes de plein air : tous ont pris du poids (entre 500g. et 2kg. 500), tous ont grandi (de 1 à 3 cm., et jusqu’à 5 pour certains), et tous ont amélioré leur amplitude thoracique. Tous, surtout, se sont « armés contre la maladie ». Et puis, il y a les améliorations morales, que révèle sans mal la description d’enfants transformés, enhardis, confiants, malicieux, défaits de leur timidité maladive : « les chétifs petiots qui ont eu trop tôt à douter d’eux-mêmes et des autres se réconfortent et prennent confiance en eux ». Ils sortent riches aussi de nouvelles habitudes de vie : celles de la « culture physique » que leur ont donné les exercices dirigés en plein air, auxquels le conseil municipal de Pantin, tout entier membre de l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail, accorde grande importance ; et celles, plus encore de l’hygiène, creuset au moins autant d’autonomie personnelle que de santé, et dont la propagation dans les milieux populaires entre alors en bonne place dans le projet socialiste de rénovation de l’ordre social. L’enfant sait à présent manger, c’est-à-dire qu’il a « appris à ne pas faire de reste, à ne pas faire de croûte ». Il sait se nettoyer les ongles, les dents, les mains. Et avec soin. Il sait se moucher. Bref, « il aime la propreté, l’air et la lumière ». Et le conseil municipal ne manque pas de souligner que ces savoirs tout neufs, propres à endiguer la fatalité de conditions de vie déplorables, les enfants les font entrer petit à petit dans les familles populaires. Vient ensuite l’« épanouissement intellectuel » : au jardin ou sur son métier à tapis, l’enfant prend le « goût du travail libre », il aiguise son sens de la curiosité et de l’application, il découvre aussi la joie de la tâche accomplie. Sans compter, le sentiment de fierté que lui donneront les connaissances pratiques déjà maîtrisées : « Cet hiver ou plus tard on dira au cours d’une leçon de chose : “J’ai vu cela au Plein Air !” » Et par-dessus le marché, ajoutent les rapports tout lestés de lyrisme, la maternelle en plein air peut s’enorgueillir de ce bienfait irrévocable : avoir rendu ce « petit peuple qui s’éveille » gai et souriant, avoir fait retrouver aux enfants le sentiment du bien-être. Ou mieux : « le bonheur qui leur échappait ».

Ce panorama univoque des transformations les plus expressives, on aurait tort de le prendre à la légère. Qu’importe le vernis administratif. Il dit aussi, par bribes, l’investissement profond des institutrices dans la forme d’éducation populaire qu’elles initient alors. Certaines, d’ailleurs, en incarnent les effets, les détaillent, les saisissent à hauteur d’enfants, en des notices poignantes, qui sont autant de petits morceaux d’histoire vive. La lecture de quatre d’entre d’elles devrait suffire à convaincre [3] :

Lucienne H. – Enfant excessivement nerveuse qui, lors d’un premier séjour au Plein air, pleurait au début de chaque sieste. Ses tics nerveux ont disparu. Elle est devenue gaie, confiante, active. Parmi les tout petits c’est elle qui dirigeait les jeux ; elle reproduisait d’une façon très amusante les exercices de danse qu’elle voyait faire aux plus grands.

Eugène B. – Enfant complètement apathique. Dans l’école qu’il fréquentait avant son séjour au Plein air fuyait même les récréations, se cachant dans le préau. A d’abord joué avec ses camarades, puis a donné sa confiance à sa maîtresse qui obtenait de bonnes choses de lui en faisant appel à son sérieux.

Léon R. – Est arrivé avec un pauvre petit visage fermé. Il a souri un jour où sa maîtresse lui offrait une capucine. Il est devenu peu à peu un petit enfant heureux de jouer. Quand il était pris en faute, il nous regardait avec un petit sourire malicieux et se sauvait bien vite.

Georges C. – Enfant arriéré dont l’éducation était toute à faire ; il est devenu propre, capable de manger seul, de reconnaître ses vêtements, de ranger ses petites affaires (serviettes de table, tablier, combinaison), il a même plié sa couverture.

Inutile de dire, sans doute, que les discours officiels que prononcent le maire ou les sommités locales en tout genre lors de la fête de l’école ne manquent pas de puiser dans ce fonds consistant de bienfaits tangibles, d’enthousiasme et de satisfaction. Ils participent, du reste, de l’intense travail de propagande, comme on dit alors, qui vise à installer la maternelle de plein air, dont Pantin a l’initiative, parmi les causes entendues des politiques municipales, à commencer, bien sûr, par celles conduites par les socialistes. Et sur ce terrain, celui du plaidoyer par l’exemple, la municipalité de Pantin ne ménage pas ses efforts. Elle missionne dès 1923, un photographe professionnel pour fixer en une suite de petites scènes saisissantes cette réalisation sociale pionnière. Les journaux amis, Le Peuple, Le Populaire et L’Œuvre en tête, se font un devoir de les publier. Il décrivent, à cette occasion, la maternelle et en célèbrent l’importance : « Il faut savoir gré à la municipalité de Pantin d’avoir – l’une des premières – tenté un essai et pleinement réussi. Son école maternelle de plein air est une petite merveille ». En 1926, plus encore, l’expérience du Plein air de Pantin a les honneurs si populaires alors du cinéma : Jean Benoît Lévy, réalisateur et producteur reconnu, pionnier du cinéma français d’éducation, réalise un petit film, financé par la caisse des écoles, sobrement intitulé L’École en plein air de Pantin, désormais disparu corps et biens à ce qu’il semble, mais dont on devine sans peine combien il devait donner vie à ce « petit Peuple du Plein air ». Il est projeté en grandes pompes dans la salle du Casino du Parc à l’occasion de l’annuelle Soirée de l’hygiène sociale. Dans le même temps, parce qu’ils en font un objet d’étude, les experts, pédagogues et hygiénistes, en officialisent le succès, assurant ainsi la reconnaissance de la maternelle et la reprise de son programme hors de Pantin, à Aubervilliers en 1930 ou à Suresnes en 1935.

Au regard de ce remue-ménage considérable, c’est peu de dire que la maternelle en plein air de Pantin, peu à peu devenue une véritable institution, constitue un moment d’importance dans l’histoire des figures locales de l’éducation populaire. Elle a pour particularité, il faut y insister encore, de s’employer à faire exister une méthode d’action pédagogique renouvelée, axée sur le développement à la fois affectif et intellectuel des tout jeunes enfants, ce qui n’est déjà pas une mince affaire, mais aussi et peut-être surtout, de l’articuler à une entreprise vive de transformation sociale, propre à arracher, par l’éveil, la santé et de nouvelles habitudes de vie, les enfants des travailleurs à la fatalité sociale de leur condition.

Notes

[1]. Le Bloc national était le nom donné à la coalition politique formée à l’occasion des élections législatives de novembre 1919, les premières de l’après-guerre. Elle regroupait la plupart des intérêts et des sensibilités de droite, mais aussi certains radicaux. Son programme s’adossait pour l’essentiel à la peur du bolchevisme et de la révolution de 1917. C’est ce Bloc qui remporte les élections, portant au pouvoir une majorité conservatrice et d’union nationale, baptisée pour l’occasion Chambre « Bleu horizon » en référence à l’uniforme des poilus, dont beaucoup comptaient parmi les députés élus.

[2]. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler qui était Ernest Lavisse (1842-1922) : historien, professeur de lycée puis à la Sorbonne, rallié à la IIIe République, dont il devient une figure intellectuelle de premier rang, il est l’auteur d’un célèbre manuel d’histoire pour l’enseignement primaire, baptisé le « petit Lavisse », publié en 1876 puis refondu en 1884. Utilisé par des millions d’écoliers sur les bancs de l’École républicaine, le « petit Lavisse », tout entier dédié à célébrer les destinées inséparables de la nation et de la République, enseigne aux enfants le devoir d’aimer la patrie. Lavisse n’a de cesse, aussi, de plaider pour une école ouverte sur le monde, apte à faire une place aux enseignements vitaux des sens, de l’observation des choses et des hommes.

[3]. Pour d’évidentes raisons de conservation de l’anonymat, les noms de famille des enfants que décrivent les notices prélevées du rapport pédagogique que Jeanne Moufflard rédige en 1930, ont été tronqués.

Pour aller plus loin

Références :

- Archives municipales de Pantin, cartons : R057 et R058

- Service des Archives Municipales de Pantin
Service archives-patrimoine / Geneviève Michel
84-88 avenue du Général Leclerc , 93 507 Pantin cedex
Tél : 01.49.15.41.41
Courriel : adp@ville-pantin.fr

Sur l’histoire des écoles de plein air, nouée à la croisée de l’histoire de l’hygiène, de celle de l’école et de celle de l’architecture, qui d’ordinaire ne s’entendent pas si bien :
- Anne-Marie Châtelet, Dominique Lerche et J.-N. Luc (dir.), L’École de plein air. Une expérience pédagogique et architecturale dans l’Europe du XXe siècle, Paris, éd. Recherches, 2003.

Sur l’histoire des écoles maternelles  : – Jean-Noël Luc, L’Invention du jeune enfant au XIXe siècle. De la salle d’asile à l’école maternelle, Paris, Belin, 1997.
- À noter aussi, sur le mode de la fiction, les pénétrantes descriptions de Léon Frapié, La Maternelle, Paris, Albin Michel, 1904.

Sur l’histoire de l’hygiène sociale et scolaire  : – Lion Murard et Patrick Zylberman, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée, 1870-1918, Paris, Fayard, 1996. – Chloé Petite, «  “De l’air dans l’école. De l’air dans les poitrines !” L’hygiène scolaire à la Belle époque selon les médecins hygiénistes (1900-1914) », mémoire de maîtrise, université Paris 4, 2001.



travaux manuels des enfants : (253.4 ko)










Auteur(s)



Christophe GRANGER 

Enseignant-chercheur, membre du Centre d’Histoire du 20e siècle, termine une thèse à l’Université Paris 1 sur la formation sociale du temps des vacances entre 1880 et 1980, a animé plusieurs séminaires et ateliers de recherche, dont un sur "Les loisirs au 20e siècle", a enseigné l’histoire et les sciences sociales aux universités de Paris 1, Le Mans, Paris 8 (cours sur "La reconquête éducative du temps des vacances, 1880-1970") et Mannheim (Allemagne) ; membre du comité de rédaction de la revue Agora. Débat/Jeunesse ; a publié plusieurs articles sur ces questions, dont "Ecole républicaine et vacances scolaires en 1900", publié dans Cahiers d’histoire n°3, décembre 2007. A aussi publié "Les corps d’été, naissance d’une variation saisonnière", Autrement, 2009.

Cette rubrique a été construite avec Françoise Tetard, ingénieure au CNRS, Centre d’Histoire Sociale du XXème siècle, historienne des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire, dès le départ très intéressée par cette volonté du Conseil général de la Seine-Saint-Denis de travailler l’éducation populaire dans une approche territoriale. Une première pour une collectivité territoriale nous disait Françoise qui en a assuré le suivi jusqu’à son décès en septembre 2010, suivi qu’elle assurait avec Jean Bourrieau, chargé de mission éducation populaire au Conseil général de la Seine-Saint-Denis.


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