La profusion des « événements historiques » durant la dernière décennie (du 11 septembre 2001 au « Printemps arabe »), et l’empressement des professionnels de l’air du temps à décréter l’avènement d’un moderne règne de l’événement, paraissent sans mal justifier le thème de ce numéro. Autant l’avouer, pourtant : on ne touche pas impunément aux rives de l’événement. La multitude des théories construites à son sujet par des penseurs de toutes chapelles, sans oublier la déroutante étymologie du mot (est événement « ce qui arrive et a quelque importance pour l’homme ») suffisent à se figurer l’embarras mêlé de découragement qui saisit par avance le chercheur. Car, désormais, de l’émeute à la prouesse sportive, de la catastrophe naturelle au simple coup médiatique, de ceux qui forment les rivets mémoriels du grand roman national à ceux dont l’onde de choc est bornée aux trajectoires biographiques, les contours de ce qu’est un événement défient la typologie. Faut-il prendre en considération l’effet de désorganisation qu’il suscite, le moment singulier qu’il découpe, l’intensité du saisissement collectif qu’il provoque, ou encore la volubilité des discours qui s’en emparent ?
Pour tâcher d’y voir clair, nous avons pris, après d’autres, le parti de déplacer les regards. Ce numéro prend pour objet non pas une série d’événements et la chaîne des faits singuliers dont il sont le produit, mais bien plutôt les manières, les raisons et les savoir-faire, suivant lesquels les acteurs s’emploient à faire l’événement. Ménageant ainsi une place centrale aux pratiques et aux dispositifs qui entrent dans la production d’un événement, ce numéro propose plus largement de scruter l’avènement d’une culture de l’événement et de la place qui lui revient dans l’organisation des sociétés contemporaines.
Fils adoptif de la modernité médiatique et du régime démocratique, l’événement, né dans le dernier tiers du XIXe siècle, à suivre l’article classique de Pierre Nora, a en effet copieusement prospéré. Convoqué pour décrire et pour expliquer les changements sociaux et politiques, mobilisé pour justifier ou récuser l’ordre familier du monde, devenu aussi une figure imposée de la raison médiatique et des métiers de la culture, il a fini par former une catégorie à part entière d’énonciation ou de dénonciation de la réalité sociale ; une catégorie à travers laquelle les individus donnent du sens à leur époque et s’efforcent d’y négocier leur place. De quoi sont faits ces événements ? Au nom de quels principes parviennent-ils à occuper cette place de choix ? Et plus encore : que faut-il en faire ?
Autant de questions qui s’offrent à féconder, aujourd’hui, les pratiques de l’éducation populaire…
Dossier « Faire l’événement »
(dirigé par Pascale Goetschel et Christophe Granger)
Né de la modernité médiatique, l’événement est devenu aux XIXe et XXe siècles une catégorie à part entière de description et d’organisation de la réalité sociale. Pour nombre d’acteurs, il est aussi le moyen de se signifier dans l’espace public. Ce dossier étudie ce qui fait l’événement : quelles sont les modalités pratiques de sa production ? quels ressorts sociaux, affectifs ou rhétoriques mobilise-t-elle ? Où réside l’autorité sociale de l’événement ainsi produit ? Et suivant quels mécanismes est-il investi de sens ? Procéder ainsi permet de saisir l’émergence d’une culture de l’événement et la place qui lui revient dans l’agencement des sociétés contemporaines.
INTRODUCTION
Faire l’événement, un enjeu des sociétés contemporaines , Pascale Goetschel et Christophe Granger (texte intégral ci-joint)
CE QUI FAIT L’EVENEMENT
Le coup médiatique. Les journalistes font-ils l’événement ?, Patrick Champagne
Impasses et ruses du récit. Silences et mises en mots de l’événement au XIXe siècle , Thomas Bouchet
Fixer l’événement. Le Mai 68 du photojournalisme , Audrey Leblanc
FORMES ET FIGURES
Le réclamisme. Naissance de l’événement médiatique en 1900 , Benoît Lenoble
« Faire » un événement naturel ? L’orage du 13 juillet 1788 et la tempête de décembre 1999 , Anouchka Vasak
POLITIQUES DE L’EVENEMENT
Le match et la grève, ou les usages militants de l’événement (années 1970), Christophe Granger
Le Tribunal pénal international doit-il faire l’événement ? Ou les paradoxes d’une justice pour l’Histoire , Victoria Vanneau
DOCUMENTS
Voir l’événement. Roman graphique et narration historique , Christophe Granger
« L’événement, c’est ce qui advient à ce qui est advenu… » Entretien avec Pierre Laborie
Références.
Sociétés & Représentations, n° 32, décembre 2011, 300 p.
Publications de la Sorbonne.
212 rue Saint-Jacques, 75 005 Paris
Tél 01 43 25 80 15
25 euros.